Gestalt et philosophie existentialiste :
héritage de la pensée de jean-paul Sartre
- 30 Sep 2025
- Aude Alvino
Crédit photo © Allec Gomes
« Ce qui compte ce n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous. »
Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, 1952.
Plus qu’un protocole psychothérapeutique, la Gestalt est aussi une vision philosophique de la liberté et de la présence à soi et au monde. Derrière ses concepts clés – humanisme, responsabilité, conscience de soi – se dessine une filiation avec la pensée existentialiste du philosophe Jean-Paul Sartre.
L’existentialisme : une liberté vertigineuse
Pour Sartre, il n’existe pas d’essence humaine prédéterminée, ni de chemin tout tracé : ce sont au contraire nos choix qui donnent forme à l’essence humaine, elle est donc mouvante et en constante création. Autrement dit, nous ne sommes pas définis par avance ni enfermés dans une histoire ou dans un destin figé. Nous existons d’abord, vivons, expérimentons, entrons en relation, et c’est à travers nos choix que nous nous définissons en tant qu’individu et que nous apportons quelque chose de singulier au reste de l’humanité.
Ainsi, par nos choix, nous devenons acteur et créateur.
« Quand on dit que l’homme est responsable de lui-même, ce n’est pas seulement de son individualité, mais de tous les hommes »
Jean-Paul Sartre, L’existentialisme et un humanisme, 1945.
Tout en étant une source d’émerveillement et une pulsion de vie exceptionnelle, cette liberté s’accompagne d’une responsabilité qui peut être vertigineuse : elle ne laisse plus de place aux déterminismes absolus pour rationaliser tous choix de résignation.
La liberté, chez Sartre, est une lumière exigeante : elle nous appelle à inventer, à répondre du monde que nous construisons — non pas seuls, mais ensemble dans la vie grâce à cette interface que sont nos choix.
La Gestalt : une pratique de la liberté
La Gestalt-thérapie s’imprègne de cette philosophie en lui donnant corps. Plutôt que de se focaliser sur un passé figé ou sur une « essence » du moi, elle invite à explorer notre potentiel en devenir en se focalisant sur nos ressources dans l’ici et maintenant, en nous redonnant du pouvoir sur nos choix, notre créativité et notre capacité d’action.
Dans cette approche, le consultant n’est pas un être passif, prisonnier d’une histoire, mais un acteur qui peut redécouvrir ses marges de manœuvre. La Gestalt nous propose de voir :
• Comment nous co-construisons notre expérience dans le présent
• Comment nous pouvons porter et assumer nos choix
• Comment la liberté s’incarne dans des gestes simples et prises de conscience progressives.
On retrouve ici la même tonalité que chez Sartre : une invitation à la responsabilité et à la créativité dans notre rapport au monde.
La rencontre, lieu de transformation
Chez Sartre, la liberté n’est jamais isolée mais se déploie dans nos relations, avec nous même et avec les autres. « L’enfer, c’est les autres » disait-il de façon provocatrice, mais il montrait surtout combien la relation nous façonne et nous révèle à nous-mêmes.
La Gestalt en fait une expérience concrète : la relation thérapeutique devient un espace existentiel, où deux êtres humains se reconnaissent comme sujets libres et interdépendants. Le thérapeute ne « corrige » pas son client mais l’accompagne pour qu’il prenne conscience de ses choix, de ses évitements, et de ses possibilités.
De l’angoisse à la possibilité
L’existentialisme souligne aussi l’angoisse qui accompagne la liberté. Si rien n’est écrit d’avance, alors tout est à inventer : ce qui peut être effrayant. En Gestalt, nous travaillons avec cette émotion : elle n’est pas un problème à effacer, mais une porte vers quelque chose de nouveau.
Comme le disait Sartre :
« L’angoisse est le vertige de la liberté. »
En thérapie, cela peut signifier d’accepter de ne plus se cacher derrière de vieilles croyances, de rencontrer le vide pour mieux sentir ce qui est vivant. La Gestalt aide à traverser cet espace incertain en mettant le corps, l’émotion et la conscience en dialogue. Car pour dépasser une émotion bloquante, il convient de l’écouter, la comprendre, la consoler et lui donner une place plus ajustée.
En ce sens, chaque séance de Gestalt est une aventure existentialiste : une invitation à se réapproprier sa liberté, non pas comme un concept abstrait, mais comme une expérience concrète et sensible.
Aude Alvino.