Le surhomme de Nietzsche et la théorie de la gestalt :
UNE LECTURE CROISée
- 24 Août 2025
- Aude Alvino
Crédit photo © Davi Moreira
« Il faut porter encore en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante.»
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1885
Il arrive un moment où l’on ne peut plus vivre dans les habits trop étroits des vérités héritées. Où l’on ne supporte plus les formes anciennes, celles qui nous rassuraient autrefois mais qui, aujourd’hui, nous étouffent.
Ce moment-là, Nietzsche l’a nommé : le passage vers le Surhomme. Et la Gestalt, dans une autre langue, en parle aussi : l’émergence d’une manière d’être plus vivante et authentique, la naissance d’une façon plus libre et créative de vivre sa propre existence ou encore le surgissement d’un nouvel élan de vie née de la rencontre entre soi et le monde.
Le Surhomme : une naissance intérieure
Dans “Ainsi parlait Zarathoustra”, Nietzsche ne décrit pas un être surpuissant, dominateur ou détaché de l’humain mais évoque une métamorphose. Le Surhomme est celui qui a su traverser la chute des repères absolus pour inventer une vie qui lui ressemble. Une vie qui ne se plie plus à la morale du devoir ou à l’espérance de l’au-delà, mais qui dit oui à l’instant, au monde, au corps, au tragique.
Il ne s’agit pas de surplomber le monde, mais de l’habiter autrement : avec audace, lucidité et capacité renouvelée d’émerveillement. C’est une naissance qui ne vient pas d’un savoir extérieur, mais d’une écoute profonde de ce qui veut vivre en soi, la naissance d’une façon d’être au monde créative, libre et vivante.
Le surhomme est une page blanche qui s’ajuste continuellement au réel en laissant place au nouveau, il est une oeuvre en mutation constante qui ne cesse de se réinventer dans ses manières de relationner.
La Gestalt : faire figure dans le chaos
La Gestalt-thérapie, de son côté, nous invite à un autre type de courage : celui d’être pleinement présent à ce qui est. Dans une séance, dans un moment de vie, il s’agit de sentir ce qui prend forme à la frontière entre soi et le monde. Une émotion, un besoin, un geste. C’est le lieu de la créativité fondamentale : là où, dans le désordre apparent, une figure émerge.
Mais cette figure n’est pas fixe. Elle est mouvante, toujours en devenir. Et c’est cela, peut-être, le lien le plus profond avec Nietzsche : cette idée que nous ne sommes pas des êtres à « corriger » ou à « soigner », mais des êtres à créer. La Gestalt ne vise pas à ramener au « normal », mais à ouvrir à plus de liberté intérieure.
« Tu dois devenir l’homme que tu es. Fais ce que toi seul peut faire. »
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1885
Créer ses propres valeurs : une éthique vivante
Nietzsche écrivait : « L’homme est quelque chose qui doit être surmonté. » Non pas anéanti, mais dépassé, transcendé, transformé. Il en appelle à une éthique personnelle, à un art de vivre fondé sur l’affirmation de soi — non au sens égoïste, mais au sens créateur du terme.
Et c’est précisément ce que propose la Gestalt : retrouver le pouvoir de faire choix, d’assumer ses mouvements, d’oser être pleinement auteur de son existence. Dans la relation, dans l’ici et maintenant, il devient possible de dire « je », non comme une identité figée, mais comme un processus vivant.
Naître à soi-même
Devenir Surhomme, en langage gestaltiste, c’est peut-être simplement cela : naître à soi-même dans chaque instant, abandonner les anciennes formes pour que surgisse une présence plus juste, plus ancrée, plus vraie.
C’est faire confiance à ce qui se lève, en soi, sans tout comprendre, sans tout maîtriser. C’est honorer le processus, et non le résultat.
C’est faire le choix d’une vie habitée, dans laquelle chaque instant devient un acte de création.
Aude Alvino.